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Pratique de recherche 1 — Nous Marais Nous Bruyères

Enquêter depuis un village natal

Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024. © Pauline Fonsny

De janvier à juin 2024, j’ai initié un travail de recherche dans mon village natal, Solre-sur-Sambre, un village d’environ 3 000 habitant·es situé dans le Hainaut, en Wallonie. Cette première phase, soutenue par une bourse Un Futur pour la Culture associée à la recherche FNRS-FRArt, a réuni une équipe d’artistes, parmi lesquels un ingénieur du son.

Nous avons d’abord mené l’enquête à travers des entretiens, des ateliers et la projection de films tournés dans le village au cours des années 1950. Le premier, Quand chacun apporte sa part, réalisé par Jean Harlez en 1954 avec la collaboration de Marcelle Dumont, raconte comment de petits agriculteurs de Solre-sur-Sambre se regroupent en coopérative afin d’acheter une moissonneuse-batteuse. Les films amateurs de l’ancien abbé Semaille témoignent, quant à eux, de la vie culturelle et populaire du village dans les années 1950 : danses, fêtes, processions, cercles colombophiles. Ces projections ont permis de créer des espaces de rencontre et de dialogue, afin de stimuler et de recueillir la parole des habitant·es.

Une propension nostalgique au passé dominait les prises de parole, comme si tout ce qui fut digne d’intérêt appartenait à un temps révolu et que le village n’avait plus rien à raconter au présent. Pour autant, la possibilité d’user de la nostalgie comme d’un détour utopique n’habitait pas les pensées. Michael Löwy définit le romantisme révolutionnaire, dans sa lecture de Walter Benjamin, non comme un retour au passé, mais comme « un détour par celui-ci vers un avenir utopique »1. Le passé mort habitait le présent sans le revivifier, séparé et coupé de toute possibilité d’envisager l’avenir.

Les entretiens faisaient apparaître une immense nostalgie liée à la disparition des commerces et des lieux collectifs. Selon les témoignages recueillis, le village comptait encore plus de cinquante commerces dans les années 1970. Aujourd’hui, il n’existe plus aucun commerce alimentaire à Solre-sur-Sambre. Les magasins se trouvent à cinq ou dix kilomètres et nécessitent l’usage d’une voiture ; seuls subsistent dans le village des pharmacies et des pompes à essence, où l’offre alimentaire se limite principalement à quelques sandwichs.

Les récits faisaient également état des suicides de jeunes, du narcotrafic et de la manière dont les adolescent·es étaient happé·es par le numérique. Ils exprimaient une sensation d’abandon du monde, dans un contexte où les grandes chaînes de télévision semblaient être devenues les seules instances à continuer de le raconter.

Cette sensation d’abandon engageait souvent des liens de cause à effet et l’affirmation d’un besoin sécuritaire aux relents racistes : si nous ne sommes plus « chez nous », forcément un autre, « l’étranger », y a pris la place.

Étant moi-même issue du village, j’ai décidé de prendre au sérieux la blessure de la perte de ce « chez nous » et d’y opposer non pas l’étranger, mais les mythes de la modernité et du progrès. Une hypothèse s’est alors dessinée : ceux-ci opéreraient-ils, à travers la transaction raciste des privilèges liés à la blanchité, une soumission et un consentement hypnotique au projet capitaliste et impérialiste ?

Cette hypothèse peut être mise en relation avec ce que W. E. B. Du Bois nomme le « salaire public et psychologique » de la blanchité. Dans Black Reconstruction in America, Du Bois montre que les travailleur·euses blanc·hes des États-Unis recevaient, en plus de leur faible salaire matériel, une compensation symbolique et institutionnelle liée à leur appartenance raciale : reconnaissance publique, déférence sociale et accès privilégié à certains espaces ou services2.

Il ne s’agit pas de transposer directement cette analyse, élaborée dans le contexte des États-Unis après l’abolition de l’esclavage, à Solre-sur-Sambre. Elle permet cependant d’interroger la manière dont un privilège relatif lié à la blanchité peut détourner la colère produite par la dépossession matérielle et la disparition des formes collectives vers la désignation racialisée d’un autre. En se trompant ainsi de cible, la blanchité fait perdre la possibilité de relier les effets éprouvés — abandon, appauvrissement des liens sociaux, disparition des lieux communs — aux causes économiques et politiques qui les produisent.

De la monographie de la Thure à Solre-Plage

Tuur Florizone et Camille Renard. Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024.
© Pauline Fonsny

Le projet avait initialement été conçu comme une monographie de la Thure. Le parcours le long de cette rivière a conduit l’équipe jusqu’aux terres désignées dans le cadastre comme « vaines, vagues et incultes », puis à Solre-Plage, situé à ses abords. Des archives familiales nous ont alors été ouvertes.

L’histoire de Solre-Plage a également été documentée à partir des fonds du Centre des archives du communisme en Belgique (CArCoB). Le fonds Fontaine-Lemaître contient notamment la retranscription d’entretiens réalisés dans les années 1980 avec des témoins directs de l’expérience de Solre-Plage.

Solre-Plage naît lorsque les frères Grietens achètent, en 1927, une ancienne carrière de chaux qu’ils constituent ensuite en coopérative. Le lieu devient à la fois un espace de loisirs et un lieu d’organisation politique lié au communisme. Or, dans les paroles recueillies au cours de l’enquête, Solre-Plage revenait principalement à travers les fêtes, le café et les formes de sociabilité qui s’y étaient développées ; sa constitution coopérative et son histoire politique s’en étaient largement retirées.

Dans Matières spectrales. Sociologie des fantômes, Avery F. Gordon écrit que « la hantise correspond à la façon dont les systèmes de pouvoir abusifs se font connaître et affectent la vie quotidienne »3, notamment lorsqu’on les croit disparus ou que leur nature oppressive est niée. L’histoire politique de Solre-Plage pouvait ainsi être dite hantée : documentée dans les archives mais effacée des récits présents, elle continuait à se manifester à travers des absences, des silences et des contradictions.

Il ne s’agissait donc ni de reconstituer Solre-Plage sur un mode muséal ni de transmettre un récit historique déjà constitué. La recherche consistait à trouver des formes capables de ramener cette mémoire documentée dans le présent, d’en éprouver les contradictions et de la remettre en circulation auprès des habitant·es. Mais elle devait également faire de l’effacement lui-même une question et un sujet : que devient une histoire lorsqu’elle demeure conservée dans les archives tout en disparaissant de la mémoire vivante ? Quelles traces cette disparition laisse-t-elle ? Par quelles formes théâtrales rendre perceptible ce qui agit encore sans être explicitement raconté ?

Parler du communisme depuis Solre-Plage impliquait alors de revenir à une histoire plus ancienne de la propriété privée et de la disparition progressive des usages communs de la terre. C’est à cet endroit que le travail de Martina De Moor sur les terres communes en Belgique a été mobilisé. Il permettait de relier les appellations cadastrales rencontrées le long de la Thure — terres « vaines, vagues et incultes », marais et bruyères — aux transformations historiques des régimes de propriété.

De cette recherche est née une expérimentation de formes. L’agit-prop, le théâtre épique, la réparation représentationnelle et le cortège ne constituaient pas les illustrations successives d’une thèse préalablement établie. Chaque dispositif cherchait une manière particulière de remettre l’histoire en jeu en travaillant conjointement les documents, les lacunes de l’archive et les possibles que celles-ci laissaient ouverts.

L’agit-prop : payer ou ne pas payer l’impôt

Benoit Randaxhe. Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024.
© Pauline Fonsny

Le premier dispositif prenait la forme d’un agit-prop consacré à l’impôt, à la propriété privée et aux usages communs de la terre. Les acteur·ices commençaient par se situer géographiquement et généalogiquement, avant d’interpeller l’assemblée : « Peuple de Solre-sur-Sambre ! » Le public devait ensuite choisir entre deux positions — payer ou ne pas payer l’impôt — qui déterminaient deux itinéraires différents dans le village.

La scène remontait jusqu’au décret pris dans le Hainaut en 1757 pour imposer la mise en culture des terres communes. Martina De Moor montre qu’à la suite d’une enquête menée en 1755, le pouvoir autrichien ordonna la mise en culture des communaux, marais et bruyères par leur vente ou leur location. La mesure suscita de « vives réactions » et fut modifiée dès le 2 avril 1757 : la vente fut abandonnée au profit de la location et un tiers des terres put être maintenu en prairie commune4.

Ces archives permettaient de replacer les terres « vaines, vagues et incultes » dans l’histoire de la transformation des régimes de propriété. Elles faisaient apparaître que la privatisation des communs ne relevait pas d’une évolution naturelle : elle résultait de décisions politiques auxquelles des résistances avaient été opposées. Le dispositif théâtral tentait ainsi de rendre à nouveau perceptible un conflit recouvert par les catégories cadastrales et de replacer dans le présent la question posée par ces terres : à qui appartiennent-elles, qui peut en faire usage et au bénéfice de qui doivent-elles produire ?

Le jeu ne demandait pas au public de rejouer fidèlement ce conflit ancien : en l’obligeant à prendre position — payer ou ne pas payer — puis à se déplacer physiquement selon son choix, il rendait à nouveau perceptible un conflit recouvert par les catégories cadastrales et replaçait dans le présent la question posée par ces terres : à qui appartiennent-elles, qui peut en faire usage et au bénéfice de qui doivent-elles produire ?

Le Talus de la Vagabonde : restituer une histoire trouée

Après avoir suivi deux itinéraires différents, les deux groupes se retrouvaient devant le Talus de la Vagabonde. Maïa Chauvier et Tuur Florizoone y restituaient une histoire de Solre-Plage trouée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi par les disparitions, les lacunes documentaires et les trous de mémoire.

Le texte du Talus de la Vagabonde, écrit par Maïa Chauvier, s’appuyait sur les témoignages oraux recueillis par Julie Jaroszewski et Cyril Mossé ainsi que sur les écrits et les photographies de Rachelle Grietens. Le trou y devenait à la fois un fait matériel, une lacune dans l’archive et une forme de représentation : il ne s’agissait plus seulement de raconter l’histoire du lieu, mais de rendre sensible la manière fragmentaire et interrompue dont celle-ci nous parvenait.

Dans Matières spectrales, Gordon écrit que les spectres apparaissent lorsque le trouble dont ils sont les signes ne peut plus être contenu, réprimé ou préservé des regards5. Le Talus de la Vagabonde ne cherchait donc pas à combler les trous du récit. Il en faisait l’espace depuis lequel une histoire effacée pouvait recommencer à se manifester dans le présent.

Le Monologue de la souche : fabuler les possibles passés

Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024. © Pauline Fonsny

Le Monologue de la souche intervenait ensuite. Si le travail de Martina De Moor établit l’existence de « vives réactions » contre le décret de 1757, les archives retrouvées n’en précisent pas les formes concrètes. Elles ne disent pas exactement ce que les habitant·es firent, comment ils et elles s’organisèrent ni quels gestes contribuèrent à faire modifier la décision initiale.

C’est dans cette lacune que s’inscrivait le monologue. À partir de ce qui était documenté — une décision politique, des réactions et une modification du décret —, le texte fabulait les formes qu’auraient pu prendre les résistances : rassemblements, refus, manifestations ou sabotages. Il ne s’agissait pas de présenter ces actions comme des faits avérés, mais d’explorer les possibles passés contenus dans la mention abstraite de « vives réactions ».

La première version du texte ne rendait toutefois pas encore suffisamment visible la frontière entre le fait attesté et la fabulation. Certains gestes possibles y étaient énoncés à l’indicatif. Le travail a permis de conscientiser cette difficulté : comment donner une forme à ce qui manque sans refermer le manque par un récit qui prétendrait savoir ?

Dans Matières spectrales, Gordon interroge l’imbrication des faits, des fictions et des désirs qui façonnent la mémoire personnelle et sociale6. Le fantôme ne vient pas fournir la preuve absente : il signale qu’une disparition ou un refoulement produit des effets concrets et demande à être pris en considération. La fabulation peut dès lors devenir une méthode à condition de laisser apparaître son propre statut et de ne pas effacer la lacune dont elle procède.

Cette prise de conscience se prolongera dans l’écriture de L’Avalée. L’emploi du conditionnel et de formulations telles que « auraient pu être » permettra de conserver, au sein même de la langue, la trace de la fabulation : non pas reconstituer ce qui s’est réellement produit, mais rendre perceptibles des possibilités historiques dont l’archive atteste l’existence sans en avoir conservé les gestes.

Le Talus de la Vagabonde et le Monologue de la souche engageaient donc deux rapports distincts à ce qui manque. Le premier donnait forme aux trous de l’histoire et de la mémoire. Le second fabulait les gestes possibles que l’archive n’avait pas conservés.

Compte rendu d’un désaccord : mettre en jeu les rapports de propriété

Benpît Randaxhe, Maïa Chauvier, Anne Marie Loop, Marie Coyard, Joël Jarszewski, Catherine Rans, Gérard Béchet
Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024. © Pauline Fonsny

Le parcours se poursuivait avec Le Chant des marais, puis avec Compte rendu d’un désaccord.

Le matériau de ce chœur épique avait été produit avec Faiza Hirach, membre de l’IWW (Industrial Workers of the World), organisation syndicaliste révolutionnaire. Un jeu de rôle attribuait aux participant·es des positions différentes dans les rapports de propriété et de production, afin de faire émerger leurs contradictions dans le jeu.

La grosse fermière possédait les terres ; la laboureuse travaillait le sol tout en demandant la protection que l’impôt était supposé lui assurer ; le journalier ne possédait que sa force de travail ; la vagabonde demeurait extérieure aux droits reconnus par la propriété ; le meunier détenait l’outil de production. Ces personnages ne représentaient donc pas d’abord des opinions ou des caractères psychologiques. Leurs prises de position découlaient de la place qu’ils et elles occupaient dans l’organisation de la propriété, du travail et de la production.

La forme du compte rendu fut proposée par la comédienne Anne-Marie Loop, doyenne de l’équipe, qui a accompagné l’ensemble de la recherche. Elle suggéra de prendre pour modèle le « Compte rendu de la journée du premier mai 1905 », tableau 5 de La Mère de Bertolt Brecht.7 Dans ce texte consacré à une manifestation ouvrière pendant la révolution russe de 1905, l’événement n’est pas rejoué comme une action continue. Il est reconstruit par une narration rétrospective qui articule récit collectif, témoignages individuels et paroles rapportées.

Compte rendu d’un désaccord transpose et transforme ce principe. La récurrence de formulations comme « elle a dit », « il a dit » ou « je leur ai demandé » devient la structure même du chœur. Ce choix introduisait une distance entre les acteur·ices et les positions présentées. Le chœur ne reproduisait pas le désaccord : il en rendait compte afin que les conduites, les intérêts et les contradictions puissent devenir les objets d’un examen collectif.

La question « Qui prend le fruit de ton travail ? » traversait le texte et obligeait chaque position à révéler ses propres contradictions. La laboureuse demandait la protection que l’impôt devait lui garantir, mais celle-ci prenait progressivement la forme d’une surveillance généralisée. Le meunier associait le paiement de l’impôt à la conservation de son pouvoir sur l’outil de production. Le journalier faisait apparaître le passage de la dépossession des terres aux départs contraints vers la mine et la ville.

La grosse fermière apparaissait d’abord comme celle qui convoitait les parcelles voisines et imposait ses machines. Mais elle se révélait à son tour endettée, menacée par la grande distribution et dépossédée de la maîtrise de son activité. Le chœur ne distribuait donc pas simplement les rôles entre victimes et responsables. Il faisait apparaître comment chacun·e pouvait être simultanément pris·e dans une relation de domination et attaché·e à la position relative que celle-ci lui accordait.

Derrière les conflits entre les personnages surgissait alors « la grande chaîne » : chaîne du travail et de la production, mais aussi enchaînement économique reliant l’endettement, la concentration des terres, la disparition des commerces et la dépendance à la grande distribution. Le chœur permettait de déplacer la recherche d’un coupable individuel vers l’analyse des rapports qui organisaient le conflit, sans effacer les antagonismes réels entre les personnages.

La Vagabonde, qui se confond avec la Thure, occupait une autre position temporelle. Elle avait vu les commerces, la fanfare, les foires, Solre-Plage, la vente du Drapeau rouge et la venue de Julien Lahaut. Sa parole faisait remonter une histoire devenue presque invraisemblable pour les autres voix : « J’ai vu le silence engloutir le village. » Elle n’était pas seulement la gardienne d’un passé disparu. Elle annonçait le retour de ce qui avait été enfoui : « Je suis la langue ensevelie dans le poème qui hante la rivière. »

Le chœur donnait ainsi une première forme théâtrale à la hantise. Une histoire politique effacée interrompait le récit présent du village, troublait la distribution habituelle des responsabilités et obligeait les personnages à reprendre la question : « Où est la maison ? Où est l’organisation ? » La répétition ne conduisait pas à une réponse commune ; elle transformait une absence — celle de la Maison du Peuple et des formes d’organisation disparues — en demande collective.

Reconstruire la Maison du Peuple

Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024. © Pauline Fonsny

Le public était ensuite accueilli au Vinterre, où une équipe de scénographes burkinabè en résidence avait reconstruit l’ancienne Maison du Peuple. Un bar tenu par les femmes membres de la Voix des Sans-Papiers accueillait les participant·es. La reconstitution n’avait pas pour fonction de reproduire à l’identique un lieu disparu : elle créait temporairement l’espace dans lequel les paroles, les chansons et les textes recueillis au cours des six mois de résidence pouvaient être remis en circulation.

Cette reconstruction contenait déjà une autre hypothèse qui ne m’apparaîtrait pleinement que dans la suite de la recherche : la possibilité que la reconstruction du peuple des périphéries du Nord global soit mise en œuvre depuis le Sud et par celles et ceux que l’ordre politique du Nord global maintient à ses marges.

Julie Jaroszewski et Tuur Florizoone y restituaient un répertoire de chansons collectées dans le village. Les comédien·nes donnaient également lecture des textes issus des ateliers menés avec Milady Renoir, parmi lesquels Sour mouri ? Jamais ! et Celles qui, ce dernier ayant été écrit en collaboration avec les femmes de Vie Féminine de Solre-sur-Sambre.

Sour mouri ? Jamais ! dresse, par une succession de transformations, l’inventaire concret du passage du village au zoning, du commerce de proximité au supermarché, de la coopérative à la production lucrative et des chemins communs à leur appropriation privée. Celles qui réinscrit dans cette histoire les gestes souvent invisibilisés des femmes : récolter, cuisiner, laver, coudre, travailler à la chaîne, puis recommencer, au retour du travail, une seconde journée domestique.

Ces textes prolongeaient l’enquête en faisant de la mémoire non seulement le récit des lieux disparus, mais celui des gestes, des travaux et des rapports sociaux qui les avaient constitués.

Conclusion — Comment mettre la hantise en jeu ?

Nous Marais Nous Bruyères, Vinterre, Solre-sur-Sambre, 16 juin 2024. © Pauline Fonsny

Nous Marais Nous Bruyères a construit une succession de formes capables de ramener dans le présent une histoire documentée mais effacée, sans la reconstituer sur un mode muséal. L’agit-prop mettait en jeu les rapports de propriété ; le Talus de la Vagabonde rendait sensibles les trous de l’histoire ; le Monologue de la souche fabulait les gestes que l’archive n’avait pas conservés ; le chœur épique exposait les contradictions produites par le jeu de rôle ; la Maison du Peuple reconstruite remettait en circulation les chants, les textes et les paroles recueillis.

À mesure que l’enquête avançait, Solre-sur-Sambre cessait d’apparaître comme un objet local refermé sur lui-même. Le parcours opérait comme une monade au sens de Walter Benjamin : un fragment historique dans lequel se cristallise une constellation plus vaste de rapports et de temporalités.8 En reliant la Thure, les terres « vaines, vagues et incultes », l’ancienne carrière devenue coopérative, Solre-Plage et la Maison du Peuple, ce terrain de pratique condensait une histoire de la propriété, de la disparition des communs, de l’organisation politique du monde ouvrier et paysan, puis de son effacement. Le changement d’échelle ne consistait donc pas à quitter le local pour rejoindre une histoire générale, mais à chercher dans le local les rapports historiques qui le traversent.

Après la restitution, certaines voix firent circuler, sous forme de rumeurs et de propos non attribués, une accusation de prosélytisme. En l’absence de communication officielle, cette réaction ne peut fonder une analyse institutionnelle. Elle signalait néanmoins la difficulté à réintroduire dans l’espace public une histoire communiste documentée sans que sa restitution soit confondue avec une adhésion partisane.

La lecture ultérieure du « Thème de la séparation » d’Ernst Bloch9, au cours du terrain de pratique consacré à Solre-Plage, m’a permis de nommer ce que cette première expérience avait fait apparaître. La nostalgie du village témoignait d’une séparation entre les formes de vie regrettées et l’histoire politique de la propriété, de la coopération et de l’organisation collective qui leur était associée.

Avec Avery Gordon, cette séparation peut être pensée comme une hantise : l’histoire effacée persiste dans le présent à travers des silences, des contradictions et des affects, tandis que les causes historiques de ses effets ont disparu du récit collectif.

Ce premier terrain de pratique transmet à la suite du parcours deux questions liées : comment l’effacement de l’histoire coopérative et communiste de Solre-Plage a-t-il été produit ? Et quelles formes peuvent remettre cette histoire en mouvement sans combler artificiellement les lacunes de l’archive ?

Ces questions seront déplacées par le terrain de pratique suivant, l’Anti-Université, avant d’être reprises depuis les archives du communisme belge et la période 1917-1938 à Solre-Plage

  1. Michael Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris, Éditions de l’Éclat, coll. « L’Éclat/Poche », p. 17. ↩︎
  2. W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1860-1880, New York, Harcourt, Brace and Company, 1935, chap. XVI, « Back Toward Slavery », particulièrement p. 700-701. ↩︎
  3. Avery F. Gordon, Matières spectrales. Sociologie des fantômes, trad. Julia Burtin Zortea, Paris, Éditions B42, 2024, p. 13. ↩︎
  4. Martina De Moor, « Les terres communes en Belgique », dans Marie-Danielle Demélas et Nadine Vivier (dir.), Les propriétés collectives face aux attaques libérales (1750-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 119-137, particulièrement § 22. ↩︎
  5. Avery F. Gordon, Matières spectrales. Sociologie des fantômes, trad. Julia Burtin Zortea, Paris, Éditions B42, 2024, p. 14. ↩︎
  6. Avery F. Gordon, Matières spectrales. Sociologie des fantômes, trad. Julia Burtin Zortea, Paris, Éditions B42, 2024, ↩︎
  7. Bertolt Brecht, La Mère, tableau 5, « Compte rendu de la journée du premier mai 1905 », Paris, L’Arche, p. 52. ↩︎
  8. Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse XVII, dans Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », p. 441. ↩︎
  9. Ernst Bloch, « Thème de la séparation », dans Traces, Paris, Gallimard ↩︎

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