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Pratique de recherche 2 — Anti-Université Adeline Rosenstein / Océan Nord.

Déplacer les conditions de la recherche

Le laboratoire s’est déroulé du 14 octobre au 30 novembre 2024 au Théâtre Océan Nord, dans le cadre de l’Anti-Université conduite par Adeline Rosenstein.

Il constitue un premier passage vers l’écriture et le plateau. Il ne s’agit plus seulement de mettre en circulation une histoire effacée, mais de chercher quelles formes théâtrales peuvent accueillir les contradictions, les écarts temporels et les changements d’échelle apparus dans Nous Marais Nous Bruyères.

Le travail avec Adeline Rosenstein déplace d’abord la méthode de recherche elle-même. Plusieurs repères sont posés : distinguer le temps du présent et de ses contradictions, celui de la blessure et des faits, et celui de la rencontre avec le document ; partir avec une hypothèse tout en restant attentif à ce qu’elle empêche de voir ; interroger les outils de recherche et leur influence sur ce qui est produit ; ne pas traiter les archives, les témoignages ou les savoirs comme un butin ; se situer par rapport aux personnes et aux recherches déjà engagées sur les mêmes questions.

La recherche artistique devient ainsi inséparable d’une interrogation sur les conditions de production du savoir et de sa restitution.

Un déplacement dramaturgique majeur apparaît alors. La question de départ était encore : comment raconter l’histoire de la cellule communiste de Solre-sur-Sambre ? Elle devient progressivement : comment raconter la survivance et la résistance d’une terre restée commune, traversée par des fugitif·ves issu·es de différentes époques et de différents marais, depuis laquelle la cellule communiste peut demeurer hors champ ?

Cette possibilité de laisser Solre-Plage hors champ constitue l’un des acquis majeurs du travail avec Rosenstein. Le laboratoire cesse de chercher à représenter directement le passé. Solre-Plage peut exister derrière un rideau, dans un autre espace, aperçu mais non reconstitué. Dans une tentative d’écriture, les acteur·ices demandent où se trouve le théâtre : « Ici, c’est le marais », tandis que Solre-Plage se situe derrière le rideau.

Le plateau devient donc le marais.

Le plateau-marais : hors-champ, hétérotopie et séparation

Ce déplacement fait fusionner deux espaces : l’utopie d’une terre non cadastrée, demeurée commune, et l’espace théâtral lui-même, lieu où peut exister ce qui n’existe pas, ce qui n’existe plus ou ce qui n’a pas encore eu lieu. Le marais n’est pas un décor. Il devient une hypothèse spatiale, théâtrale et politique.

C’est ici que la notion d’hétérotopie, élaborée par Michel Foucault dans « Des espaces autres », devient opérante. Foucault décrit « des utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels […] sont à la fois représentés, contestés et inversés ».1Le plateau-marais peut ainsi juxtaposer plusieurs espaces normalement incompatibles : la terre commune et le théâtre s’y superposent, tandis que des figures séparées historiquement et géographiquement peuvent devenir contemporaines.

La lecture de Dénètem Touam Bona permet de prolonger cette notion en la reliant aux espaces concrets de la fuite. Dans Fugitif, où cours-tu ?, il rappelle que les forêts européennes ont longtemps abrité proscrit·es, brigand·es, bandes et populations en rupture de ban. Leur destruction a ainsi pu devenir un moyen de combattre les illégalismes et les révoltes populaires. Dans les territoires colonisés, le défrichement, la mise en exploitation des terres et la construction de routes participent également d’une politique de contrôle : rendre le territoire visible, circulable et appropriable.

À cette production coloniale de la visibilité répond ce que Touam Bona nomme l’« hétérotopie marronne ». Les communautés constituées par les esclaves fugitif·ves ne trouvent pas seulement refuge dans une forêt préexistante : leur fuite produit un autre espace social et politique. « Du retranchement des fugitifs dans les bois se dégage une zone libérée », écrit-il.2 La forêt marronne devient un dehors qui, par son existence même, subvertit l’ordre esclavagiste dont elle s’est séparée.

Le rapprochement entre les forêts européennes, les communautés marronnes et les marais ne consiste pas à confondre leurs histoires. Il permet néanmoins de partir d’un processus commun : la confiscation des usages collectifs de la terre et l’imposition de la propriété privée comme rapport dominant au territoire. Déforestation, cadastrage, clôture et mise en exploitation rendent les terres appropriables et contrôlables.

Dans l’expansion coloniale, ce processus se structure à travers un antagonisme racial. La ligne de couleur, au sens de W. E. B. Du Bois, ne sépare pas seulement des populations déjà constituées : elle produit le Blanc et le Noir comme positions antagonistes à l’intérieur du rapport colonial. Le Blanc est lui-même racialisé et reçoit, à ce titre, des privilèges qui conditionnent notamment son accès à la propriété privée. Les personnes racialisées comme noires en sont privées, jusqu’à pouvoir être elles-mêmes juridiquement réduites au statut de propriété.

L’appropriation de la terre et la racialisation des personnes participent ainsi d’un même ordre colonial, mais y distribuent de manière radicalement inégale les droits, les déplacements et les possibilités d’appartenance.

L’hétérotopie doit également être pensée depuis l’histoire propre de Solre-Plage. Les frères Grietens achètent sur place une ancienne carrière de chaux et la constituent en coopérative. Leur geste s’inscrit dans le désir de produire un espace soustrait à l’usage individuel de la propriété. La coopérative travaille donc à l’intérieur d’une contradiction : acquérir juridiquement une terre pour tenter d’y instituer un usage commun.

Le plateau-marais élaboré à l’Anti-Université réactive cette utopie spatiale. La scène, le marais imaginé comme terre non cadastrée, les terres « vaines, vagues et incultes » et la coopérative composent une constellation d’espaces dans lesquels le rapport ordinaire à la propriété peut être suspendu, contesté ou inversé. L’hétérotopie théâtrale ne constitue donc pas une invention abstraite : elle reprend une possibilité déjà déposée dans l’expérience de Solre-Plage.

La séparation acquiert alors deux sens complémentaires. Avec le marronnage, elle constitue une pratique de sécession : se soustraire à un ordre pour produire un dehors. Avec Solre-Plage, elle désigne la tentative de créer un espace séparé de l’usage privé de la terre, mais aussi l’effacement ultérieur des conditions politiques qui avaient rendu cette expérience possible. Le théâtre reprend cette double opération : il se sépare momentanément de l’espace social ordinaire afin de faire réapparaître une possibilité dont le présent a été séparé.

Cette première élaboration de la séparation sera déplacée quelques mois plus tard, lors du laboratoire de Solre-Plage, par la lecture du « Thème de la séparation » d’Ernst Bloch. Elle ne désignera alors plus seulement la sécession qui produit un dehors, mais aussi le rapport à un passé interrompu qui n’a pas été vécu jusqu’au bout et qui, pour cette raison, continue de hanter le présent.

Sortir du roman national : généalogie atlantique et ligne de couleur

L’articulation entre les forêts européennes, le marronnage dans les Amériques, le marais et l’hétérotopie théâtrale prépare un changement d’échelle. Il s’agit de raconter une histoire d’en bas et par-delà les frontières nationales, depuis les circulations et les alliances de celles et ceux que les pouvoirs ont tenté de fixer, d’expulser ou de rendre invisibles.

Le recours au récit du paysan et à celui du marin qui revient de loin s’ancre notamment dans le travail de Peter Linebaugh et Marcus Rediker, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire. La question formulée dans les notes est explicitement : « Comment raconter l’histoire d’en bas et par-dessus les frontières nationales ? »

Il s’agit de donner aux personnages, au plateau et à cette petite cellule communiste wallonne un passé plus vaste que celui que peut lui fournir le roman national belge.

Linebaugh et Rediker permettent de remonter vers une histoire atlantique faite de circulations entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques, mais aussi de résistances, d’alliances et de cultures communes constituées dans les déplacements des marins, esclaves, paysans, vagabonds et travailleurs.3

Cette recherche répond également à une question historiographique belge. José Gotovitch, notamment dans Du rouge au tricolore. Les communistes belges de 1939 à 1944, permet d’interroger la place puis l’effacement des communistes dans la construction du récit national de la Résistance et de la Libération4.

Sortir du cadre national devient alors une opération dramaturgique autant qu’historique : comment redonner de l’amplitude à Solre-Plage en reconstruisant les relations internationales dont son histoire a été séparée ?

Le laboratoire expérimente pour cela plusieurs formes : marais, chœur, acteur·ice-témoin, coulisse visible, rideau, fragments documentaires et personnages traversant plusieurs époques. Leur fonction commune n’est pas de produire une reconstitution historique unifiée, mais de construire un espace où puissent circuler les échelles, les géographies et les temps.

Faire cohabiter les temps : photographie, correspondance, allégorie et « jeune Espoir »

Enterrement de Julius Navaux, Solre-sur-Sambre, juillet 1938. Archives du CARCOB. Photographie utilisée comme matériau de travail lors de l’Anti-Université à Océan Nord. Dans l’écriture dramaturgique, Julius Navaux devient « le jeune Espoir ».

Un essai autour d’une photographie prise à Solre en juillet 1938, lors de l’enterrement de Julius Navaux, pousse particulièrement loin cette recherche. Le plateau est organisé comme l’intersection d’un passé et d’un futur infinis.

Les personnes présentes sur la photographie sont regardées depuis un présent situé près d’un siècle plus tard. Le public connaît des événements qui, pour elles, appartiennent encore au futur : arrestations, clandestinité, déportations et assassinats. Mais le plateau ne se fixe ni en 1938 ni dans le présent depuis lequel nous les regardons. Il contient simultanément le temps de la photographie, celui des événements antérieurs et postérieurs dont elle porte désormais la trace, et celui des spectateur·ices.

Le théâtre permet ainsi de jouer avec l’échelle temporelle comme le laboratoire joue avec les échelles géographiques. Il peut rapprocher des événements séparés par un siècle, sans prétendre abolir la distance qui les sépare. Le passé n’est pas rejoué comme s’il redevenait immédiatement présent : plusieurs époques coexistent sur le plateau et se rendent mutuellement lisibles.

Cette construction par changements d’échelle temporelle trouve un prolongement dans la notion benjaminienne de correspondance. Dans Le Cosmos de Walter Benjamin, Nérat définit la correspondance comme « la formation d’un espace commun à partir de temporalités différentes » 5. La correspondance permet de préciser ce que produit ici le plateau : les temporalités ne fusionnent pas et leur distance n’est pas abolie ; c’est à partir de leur différence que se forme un espace commun. Le temps de la photographie, celui des événements encore à venir pour les personnes photographiées et le présent depuis lequel les spectateur·ices les regardent peuvent ainsi entrer en relation sans être ramenés à une temporalité unique.

Le changement d’échelle n’est donc pas seulement géographique. Le plateau-marais permet de circuler entre Solre, la Belgique, l’Europe, l’Afrique et les Amériques ; il permet également de circuler entre des temporalités éloignées. À la juxtaposition d’espaces normalement incompatibles rendue possible par l’hétérotopie répond ainsi, sur le plan temporel, la formation d’un espace commun entre des temps différents par la correspondance.

Cette photographie permet également une opération nouvelle : l’allégorie. Julius Navaux devient dans l’écriture « le jeune Espoir ». L’enterrement est un fait historique documenté – une photographie en porte la trace -, mais le travail dramaturgique déplace l’archive. L’enterrement réel de Julius peut simultanément devenir l’enterrement du « jeune Espoir ».

La date de 1938 n’est dès lors pas indifférente.

Il ne s’agit pas d’affirmer historiquement que l’Internationale communiste ou l’internationalisme « meurent » en 1938. Nous sommes toujours dans la séquence de la IIIe Internationale. Mais celle-ci a connu, depuis 1935, le tournant stratégique des Fronts populaires : la priorité donnée à l’alliance antifasciste et aux constructions nationales reconfigure profondément l’articulation entre révolution, internationalisme et luttes anticoloniales.

L’allégorie permet de faire travailler cette transformation historique : qu’est-ce qui est enterré avec le jeune Espoir ?

La scène déplace alors brutalement le point de vue. En 1938, depuis la Wallonie, la guerre semble encore appartenir au futur. Mais ailleurs, elle est déjà présente : « Pas en Wallonie, mais en Afrique, oui. »

C’est à cet endroit que le laboratoire mobilise C. L. R. James. Son analyse permet de mettre en contradiction l’antifascisme européen avec le maintien des rapports impériaux : recrutement de soldats coloniaux, défense de la « démocratie » française et relégation de l’émancipation coloniale. Dans le texte travaillé au plateau, James est mobilisé sur la contradiction du Front populaire et sur la manière dont la lutte antifasciste peut conduire à demander aux populations colonisées de défendre les puissances impériales qui les dominent.6

Cette tentative ouvre une question que le laboratoire consacré à Solre-Plage approfondira quelques mois plus tard à partir des archives de la presse communiste : qu’advient-il de l’internationalisme lorsque les processus d’émancipation sont progressivement réinscrits dans les cadres nationaux ? Que perd-on, dans ce mouvement, de la puissance de décentrement portée par les premières élaborations marxistes-léninistes autour des nations et des peuples opprimés ?

L’enjeu rejoint celui de L’Hydre aux mille têtes. Face aux séparations produites par le roman national, le laboratoire tente de reconstruire une généalogie plus vaste des alliances, des résistances et des circulations internationales. La petite cellule communiste de Solre ne se trouve plus seulement inscrite dans l’histoire de la Belgique : elle peut être regardée depuis une histoire longue et atlantique des résistances reliant l’Europe, l’Afrique et les Amériques.

Ce que l’Anti-Université transmet à Solre-Plage

L’Anti-Université produit plusieurs déplacements.

Solre-Plage peut rester hors champ. Le plateau devient le marais : une terre commune et une hétérotopie théâtrale où peuvent cohabiter des espaces et des temporalités normalement séparés. À cette hétérotopie spatiale répond désormais la correspondance comme possibilité de former un espace commun à partir de temporalités différentes. Sa relation aux forêts et aux pratiques de marronnage permet de penser la séparation comme production d’un dehors. La généalogie de la cellule s’élargit au-delà du roman national vers une histoire atlantique des résistances. Enfin, l’archive commence à être travaillée par l’allégorie : l’enterrement réel de Julius Navaux peut devenir l’enterrement du « jeune Espoir ».

Ce chantier ne produit pas encore une dramaturgie stabilisée. Il transmet au laboratoire de Solre-Plage plusieurs questions : comment revenir précisément aux archives de la cellule communiste sans refermer les changements d’échelle ouverts par le marais ? Comment articuler son ancrage paysan et wallon aux lignes internationalistes et anticoloniales qui la traversent ? Comment construire, par la correspondance, un espace commun entre des temporalités différentes sans effacer les écarts historiques qui les séparent ? Comment faire cohabiter le temps du document, celui des événements et le présent des acteur·ices qui s’en saisissent ?

Le laboratoire de février 2025 reprendra ces questions depuis les mémoires de Félicie Mertens, la presse communiste et la mise en jeu dialectique des archives. Les formes élaborées à l’Anti-Université – hors-champ, temporalités hétérogènes, changement d’échelle, métaphore et allégorie – poursuivront ensuite leur transformation dans l’écriture de L’Avalée.

  1. Michel Foucault, « Des espaces autres », dans Dits et écrits, tome IV, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1994, p. 755. ↩︎
  2. Dénètem Touam Bona, Fugitif, où cours-tu ?, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2016, p. 93-94. ↩︎
  3. Peter Linebaugh et Marcus Rediker, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, trad. Christophe Jaquet et Hélène Quiniou, Paris, Éditions Amsterdam, coll. « Histoires atlantiques », 2008. ↩︎
  4. José Gotovitch, Du rouge au tricolore. Les communistes belges de 1939 à 1944, Bruxelles, Labor, 1992. ↩︎
  5. Frédéric Neyrat, Le cosmos de Walter Benjamin. Un communisme du lointain, Paris, Éditions Kimé, 2022, p. 14. ↩︎
  6. C. L. R. James [sous le pseudonyme J. R. Johnson], « The Negro Question: Negroes and the War », Socialist Appeal, vol. III, nos 66-75, 6 septembre-3 octobre 1939, p. 3. ↩︎
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