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Terrain de pratique 5 — Généalogie d’un théâtre des futurs non advenus

La comète « Tchouri » aurait mis plusieurs millions d'années à se former – Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie

Hantise et séparation

Le Thème de la séparation d’Ernst Bloch fournit à L’Avalée une première structure : deux mondes séparés dont la frontière conserve pourtant la trace de ce qui a disparu. Dans le texte, cette séparation prend l’image du membre fantôme. Lao, personnage transposé de la figure de Julien Lahaut, dit :

« Connaissez-vous les douleurs fantômes ? Si on vous coupe un bras ? Vous n’avez plus de bras. Mais vous pouvez toujours avoir mal au membre amputé. Le souvenir de tout ce qui est amputé survit dans la douleur. C’est merveilleux n’est-ce pas ? Pas la douleur, mais le souvenir, même dans la douleur. Le membre amputé vous hante. Ce qui est particulier, ici, sur cette ligne, c’est que les deux mondes séparés des deux côtés n’existent plus, ou bien plutôt ils existent totalement dans la tessiture de cette ligne. »

Cette ligne est aussi celle du quatrième mur. Le théâtre ne vient pas abolir la séparation : il permet de la remettre rituellement en jeu.

L’hantologie de Derrida, telle que la reprend Mark Fisher, prolonge cette intuition vers le temps. Le spectre « marque un rapport à ce qui n’est plus ou n’est pas encore ». Fisher propose de le penser comme « ce qui agit sans exister (physiquement) ».1

La lecture d’Armand Gatti par Olivier Neveux permet de préciser ce manque. Neveux écrit : « Au théâtre, à l’œuvre de faire advenir la présence de ce qui manque. Non le combler, mais le faire exister. »2 Et, plus précisément encore : « le manque tient à ce qui n’a pas eu lieu et qui aurait pu l’être ».3

C’est depuis cette séparation que se construit progressivement une généalogie théâtrale : faire agir au présent les traces d’un futur non advenu, en attiser le manque sans le combler.

Revivre et remourir : Genet, Gatti et la danse de la mort

Dans « L’étrange mot d’… », Jean Genet imagine le théâtre au voisinage du cimetière, « dans l’ombre vraiment tutélaire du lieu où l’on garde les morts ». L’événement théâtral ouvre un temps qui « n’appartient à aucun calendrier répertorié ».4 Le théâtre ne reconstitue pas simplement un temps passé : il produit momentanément un temps dans lequel morts et vivants peuvent être remis en présence.

Cette proposition devient plus concrète encore avec le « mime funèbre ». Avant l’enterrement, le cadavre serait conduit devant la scène ; le mime se dédoublerait jusqu’à constituer une troupe chargée, devant le mort et le public, de « revivre et remourir le mort », avant que le cercueil ne poursuive son trajet vers la fosse.5

C’est aussi ce que L’Avalée tente avec Julien Lahaut, transposé dans le personnage de Lao. Lao n’est pas seulement celui dont l’assassinat est représenté. Revenu parmi les morts, c’est lui qui orchestre la danse de la mort. Celle-ci opère progressivement le lien entre son assassinat et le Congo avant de conduire à sa mise à mort, à nouveau, sur le plateau. Lao revient donc pour conduire la danse qui le fera remourir.

Mais sa seconde mort n’est pas la répétition de la première. Entre les deux, quelque chose a été déplacé : le trajet théâtral a fait apparaître les relations coloniales depuis lesquelles cette mort peut être regardée autrement.

Gatti permet alors de préciser ce qui peut être remis en jeu avec le mort. Neveux écrit : « L’utopie des morts, ce que leur espérance voulait comme monde, c’est elle qu’il faut faire vivre, c’est à elle qu’il faut donner un présent, d’expression autant que de réalisation. »6

La danse de la mort peut ainsi être pensée comme un rite de réactivation : avec les morts reviennent aussi les espérances et les possibles dont ils furent porteurs.

Sanjinés : une danse de la mort

La Nación clandestina de Jorge Sanjinés (1989) m’a été transmise par l’EPLACITE, École populaire de théâtre et de cinéma au Venezuela, où le film constitue moins un objet de référence qu’un des fondements de la transmission d’une pensée.7

Le film fait apparaître la présence cachée, souterraine, d’une nation dans l’État moderne hérité du colonialisme en Bolivie. Sebastián Mamani, Aymara exclu de sa communauté, revient vers elle pour accomplir la danse du Tata Danzante, qu’il poursuit jusqu’à la mort.

La danse ne met donc pas seulement en jeu un rapport individuel à la faute et à la mort : elle réactive la puissance insurrectionnelle des communautés appartenant à cette nation clandestine. C’est cette puissance dramaturgique d’une danse de la mort qui entre dans la recherche de L’Avalée.

Mais le Tata Danzante appartient à une histoire et à une culture aymara déterminées. Il ne pouvait être question d’en prélever le rite comme une forme théâtrale disponible. Le risque d’appropriation culturelle obligeait au contraire à interroger ce qui, depuis cette transmission, pouvait être déplacé dans notre propre histoire. Sanjinés ouvrait la possibilité d’une danse capable de réactiver une puissance politique enfouie ; L’Avalée devait inventer sa propre danse avec ses morts et les futurs dont ils avaient été porteurs.

Être blanc : aucune protestation d’irresponsabilité

La lecture de Genet par Olivier Neveux déplace la question vers la position de celui qui représente. Neveux part d’une situation qu’il formule sans détour :

« Au commencement, il y a une situation : le fait d’être Blanc dans un monde dominé par des Blancs qui exploitent et oppriment des Noirs. Aucune protestation d’irresponsabilité n’est convaincante […]. »8

Genet pousse la contradiction jusque dans la question de l’adresse : « si je devais m’adresser à un public de Noirs […] j’aurais trop aigu le sentiment que la Blancheur veut parler à la Négritude ».9

La question n’est donc plus seulement de représenter la domination coloniale. Elle devient : depuis quelle position la représentons-nous ? Comment travailler théâtralement une position blanche qui ne peut se déclarer innocente de l’histoire qu’elle entreprend de raconter ?

Haïti : choisir son côté

C’est dans le texte de L’Avalée que la métafable des deux frères, déjà construite dans l’étape précédente de la recherche, tente de mettre cette contradiction en mouvement.

Partis d’un même monde paysan, les deux frères sont incorporés aux guerres de la République puis de l’Empire. L’un est envoyé à Saint-Domingue pour participer au rétablissement de l’esclavage. Sa condition populaire ne le situe nullement hors de l’ordre racial colonial : l’Empire le place du côté de ceux qui exercent la domination.

Mais une bifurcation advient. Il reconnaît chez celles et ceux qu’il était venu combattre « les mêmes marais, les mêmes mains de paysans et de fermiers » et retourne ses armes contre l’Empire.

L’Avalée pousse cette inversion jusqu’à une formulation volontairement problématique :

« L’aîné était devenu un noir comme les autres / un citoyen / Il faut savoir choisir son côté. »

La phrase ne peut évidemment signifier qu’une alliance politique abolirait la différence des expériences historiques ou permettrait au personnage de cesser d’être blanc. Elle travaille plutôt une inversion de la race comme assignation à un camp : celui qui avait été envoyé comme soldat blanc pour rétablir l’ordre esclavagiste retourne ses armes et rejoint celles et ceux qu’il devait soumettre.

Haïti introduit alors une différence essentielle dans la généalogie qui précède. Il ne s’agit plus ici des traces d’un futur non advenu. À Vertières, le possible advient : l’armée française est vaincue et l’indépendance d’Haïti est proclamée en 1804.10

Mais ce futur advenu est aussi entravé. En 1825, la France impose à Haïti, sous la menace militaire, une indemnité destinée aux anciens propriétaires coloniaux. La dette qui en résulte pèse durablement sur l’État haïtien.11

Haïti porte ainsi les traces d’un futur advenu puis entravé. La révolution atteste qu’une bifurcation, un changement de camp et la destruction d’un ordre réputé inéluctable ont réellement été possibles.

Dans la métafable de L’Avalée, le deuxième frère poursuit au contraire son trajet dans les guerres impériales européennes jusqu’à Waterloo. Son corps finit lui-même pris dans la matérialité de cette histoire : ses os deviennent du noir animal employé pour blanchir le sucre.

Les deux trajectoires permettent ainsi de tenir ensemble domination de classe et position dans l’ordre colonial : appartenir aux classes populaires européennes ne suffit pas à se situer hors de la blanchité ; mais cette position n’interdit pas

davantage la bifurcation, l’alliance et la désobéissance.

La brèche : saisir ce qui a eu lieu

Mais l’entrave n’annule pas ce qui a eu lieu.

La brèche ouverte par la révolution haïtienne demeure comme un fragment dont le présent peut se saisir.

C’est ici que la recherche retrouve Walter Benjamin. Non pour restituer le passé « tel qu’il a été effectivement », mais pour arracher à l’histoire des vainqueurs ce qui, dans les luttes passées, conserve une puissance de subversion. Dans la sixième Thèse « Sur le concept d’histoire », Benjamin confie à l’historien le « don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance »12. Michael Löwy insiste sur la puissance politique de cette opération : restituer aux révolutions passées leur dimension de subversion de l’ordre établi et faire de cette étincelle quelque chose qui puisse encore mettre le feu aux poudres aujourd’hui.

La généalogie que cherche L’Avalée ne serait alors pas seulement celle des futurs qui n’ont pas eu lieu. Elle tiendrait ensemble les futurs non advenus et les futurs advenus puis entravés : les espérances interrompues, mais aussi les brèches effectivement ouvertes dont il reste à saisir, au présent, la puissance.

Lahaut devient Lao : changer de ciel

Dans L’Avalée, Lahaut devient Lao. Ce changement de nom rend explicite la part de l’écriture : Lao n’est pas la restitution historique de Julien Lahaut, mais une figure construite à partir de fragments de sa trajectoire, de ses paroles, de ses espérances et des contradictions de l’histoire dans laquelle il a été pris.

Il ne s’agit pas de découvrir derrière Lahaut un anticolonialiste demeuré intact. L’histoire du Parti communiste belge oblige à conserver ses contradictions, jusque dans l’autocritique formulée en 1951 sur la question coloniale. Mais cette autocritique ne suffit pas davantage à refermer rétrospectivement sa trajectoire. Entre l’internationalisme communiste des années vingt, le Front populaire, la montée du fascisme, la guerre, les camps, son retour puis son assassinat en 1950, les séquences historiques se succèdent en peu de temps. Il faut maintenir ces contradictions sans fabriquer une continuité qui n’a pas existé, mais sans non plus condamner rétrospectivement une trajectoire en faisant disparaître les conditions historiques dans lesquelles elle s’est déplacée.

C’est dans cet écart que l’écriture peut agir.

Sandra Lucbert propose, pour produire du contre, de construire «« Pour produire du contre qui ne soit pas un compartiment du pour, il faut construire, non pas de la représentation-mimésis, mais une figure. Qu’est-ce qu’une figure ? C’est une autre découpe des éléments du monde et, par-dessus tout, leur agencement, leur présentation dans une autre mise en rapports. Autre : par rapport au câblage qui nous organise collectivement, qui constitue nos catégories et leurs liaisons par défaut – notre transcendantal politique, en quelque sorte. Avec Gramsci, on dira : l’hégémonie – la direction générale d’une société. »13

Lao procède de cette opération de redisposition. Il ne s’agit pas de réécrire Lahaut ni de lui attribuer rétrospectivement les positions dont l’écriture aurait besoin, mais de travailler autrement les rapports entre les fragments historiques dont nous disposons.

Son souhait de devenir comète prend alors une autre fonction. Dans quelle cosmogonie faire revenir ce mort ? À quel ciel le rattacher ?

Le déplacement vers le Sud ne consiste pas à fabriquer un Lahaut anticolonial continu, mais à chercher quels rapports peuvent être réactivés entre sa trajectoire et les fragments de l’internationalisme communiste des années vingt, les luttes anticoloniales, le soutien à la République du Rif — en maintenant distincts ce qui relève historiquement du PCB, ce qui appartient à la trajectoire documentée de Lahaut et ce que construit L’Avalée.

La comète devient alors davantage qu’une image. Elle permet de changer le ciel dans lequel Lahaut a été fixé. Lao peut entrer dans une constellation où se rencontrent ces fragments de l’internationalisme, les luttes anticoloniales, Haïti et les Suds, non parce qu’ils auraient constitué de son vivant une trajectoire continue, mais parce que leur mise en rapports produit, au présent, une autre figure.

Créer de nouvelles cosmogonies devient alors une opération de redisposition : non pas changer les faits, mais modifier les rapports dans lesquels ils nous sont donnés à voir.

La comète ne répare pas : elle change de ciel.

  1. Mark Fisher, Spectres de ma vie. Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus, p. 29-30 de l’édition électronique consultée ↩︎
  2. Olivier Neveux, Armand Gatti. Théâtre-utopie, Montreuil, Libertalia, 2023, p. 58. ↩︎
  3. Ibid., p. 59. ↩︎
  4. Jean Genet, « L’Étrange Mot d’… », dans Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, 1968, p. 10. ↩︎
  5. bid., p. 17-18. ↩︎
  6. Olivier Neveux, Armand Gatti. Théâtre-utopie, Montreuil, Libertalia, 2023, p. 170.
    ↩︎
  7. Jorge Sanjinés, La Nación clandestina, Bolivie, Grupo Ukamau, 1989. ↩︎
  8. Olivier Neveux, Jean Genet, Paris, Ides et Calendes, coll. « Le théâtre de », 2016, p. 58.
    ↩︎
  9. Jean Genet, Les Nègres, cité par Olivier Neveux, Jean Genet, Paris, Ides et Calendes, coll. « Le théâtre de », 2016, p. 58, n. 167 ; référence à Les Nègres, p. 142. ↩︎
  10. Bataille de Vertières, 18 novembre 1803 ; proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Voir « Haïti. Reconnaissance de l’indépendance par la France », Digithèque MJP, Université de Perpignan Via Domitia. ↩︎
  11. Ordonnance de Charles X du 17 avril 1825, art. 2-3 : la reconnaissance française de l’indépendance d’Haïti est conditionnée au versement de 150 millions de francs destinés à indemniser les anciens colons. Voir également Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « La dette de l’indépendance d’Haïti. L’esclave comme unité de compte (1794-1922) », Patrimoines partagés – France-Amériques, Bibliothèque nationale de France. ↩︎
  12. Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse VI, cité dans Michael Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des Thèses “Sur le concept d’histoire”, Paris, Éditions de l’Éclat, coll. « Philosophie imaginaire », p. 86 ; commentaire p. 87-89.
    ↩︎
  13. Sandra Lucbert, Défaire voir. Littérature et politique, Paris, Éditions Amsterdam, 2024, p. 18. ↩︎

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